De choses et d'autres...

Madeleine de Jessey

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Bac soldé, élèves sacrifiés

Silencieux et livides, au bord du malaise pour certains, ils s’agglutinent avec angoisse devant les panneaux d’affichage de la cour du lycée. Après la cohue, le soulagement: ça y est, leur nom leur est apparu dans la liste pléthorique des admis au baccalauréat ; ils ont réussi leur rite de passage et ont en poche le sésame de leur vie d’adulte. Il faut néanmoins reconnaître que le suspens était assez faible: entre 1980 et 2014, le taux d’obtention du bac d’une classe d’âge est passé de 26 à… 87,9%. Il est néanmoins fort à parier que le Ministère, fidèle à son traditionnel jeu de dupes, se félicitera de ces excellents résultats qui témoignent indubitablement de la réussite de l’école républicaine dans sa mission première: démocratiser le savoir, donner au plus grand nombre accès aux études supérieures.

Après la joie, hélas, viendra pour beaucoup le temps de l’amertume et des désillusions: 58.5% de ces nouveaux bacheliers échoueront à l’issue de leur première année universitaire et encore plus dans certaines filières technologiques. Pourquoi? Parce que ce précieux bac que la plupart des jeunes lycéens ont décroché aujourd’hui n’a pas joué le rôle de sélection qui était autrefois le sien.

Cet échec relève d’une stratégie délibérée de la part du ministère: prisonnière d’un pédagogisme idéologique et démagogique, l’Education nationale a imaginé un savoir unique, inculqué de façon uniforme à une masse d’élèves indifférenciés, capables de le recevoir de la même façon. L’examen arrive et les résultats démontrent cruellement le contraire. Alors, au lieu de reconnaître son erreur et de repenser son enseignement, l’Education préfère baisser le niveau et gonfler artificiellement les moyennes. Car il aura tout été demandé aux correcteurs: en histoire, l’Académie de Versailles exigeait de leur part qu’ils ne pas sanctionnent pas l’absence de recul critique, d’introduction, de plan, et de présentation du document… Pour le Bac S, les correcteurs des épreuves de Physique-Chimie étaient quant à eux priés d’ajouter trois points à chaque copie.

En notant les élèves sur 24 et non plus sur 20, le ministère pourra une nouvelle fois se gargariser du talent croissant de ses bacheliers, comme s’il s’agissait de la plus merveilleuse des surprises. Et, une nouvelle fois, l’Education nationale préfèrera mentir aux élèves plutôt que de se remettre en question, condamnant à l’échec une grande partie de nos nouveaux bacheliers.

Car lorsqu’ils arriveront à l’université, ces élèves trompés réaliseront que l’école ne leur a ni enseigné la base ni appris un métier. Or plus la sélection est tardive, plus le découragement est grand. Quelle solution restera-t-il à ces élèves? Pour les plus persévérants, un CAP ou une autre formation, dans un domaine qui les passionne. Qu’ils auraient pu faire trois ans plus tôt. Et pour beaucoup d’autres, Pôle Emploi.

Que faire de ce bac au rabais: le réformer ou le supprimer? Cela ne ferait que traiter le symptôme sans s’attaquer à la racine du mal, bien plus profonde: l’échec de notre système d’enseignement. Or cet échec commence dès l’école primaire: l’enseignement doit être recentré sur les fondamentaux, sur un savoir instruit et non construit. Il se poursuit au collège: au lieu d’enseigner à tous les élèves sans exception un programme revu au rabais, il faut créer des filières professionnelles d’excellence. Cet échec englobe enfin la totalité de notre système à cause d’une centralisation extrême qui empêche les chefs d’établissement d’instaurer un projet pédagogique adapté à leur établissement et auquel professeurs et parents peuvent adhérer.

Réformer ce mastodonte qu’est l’Education nationale n’est pas chose facile. Mais une volonté politique forte, consciente que les problèmes éducatifs sont prioritaires, pourrait y arriver. En attendant, les résultats du bac atteignent de nouveaux sommets. 88% de taux de réussite en 2015. Le bac 2016 sera-t-il soldé à plus de 90%? Les paris sont ouverts…

Tribune publiée sur FigaroVox : http://www.lefigaro.fr/vox//2015/07/07…