Peut-être les avez-vous vues circuler sur les réseaux sociaux: ces photos d’enfants inconnus, recrachés par la mer, balayés par les flots, le ventre gorgé d’eau, les yeux recouverts par le sable d’un continent qu’ils ne verront jamais. Certains s’indignent qu’on exhibe ainsi ces images et crient au voyeurisme. Il me semble pourtant que la meilleure façon d’honorer ces victimes consiste au contraire à ouvrir les yeux sur leur sort, mais aussi et surtout à dépasser l’émotion pour dresser ici les constats qui s’imposent.

Premier constat: à l’étranger, médias et gouvernements se sont émus de ces clichés avant d’engager des débats et de réclamer des plans d’aide. Pendant ce temps-là, en France, on s’écharpait sur un discours de Macron, quand on ne s’égosillait pas sur la participation d’une frontiste à une université d’été d’une centaine de personnes. Que reste-t-il de notre sens des priorités? Pas grand chose, hélas, et nos médias en sont en partie responsables. Alors même qu’ils pourraient utilement inciter les personnages publics à se recentrer sur l’essentiel, beaucoup se vautrent (et nous avec) dans la polémique stérile, la guerre des mots et le combat de coqs. Pendant ce temps, des centaines de personnes se noient ou meurent asphyxiées. L’indifférence tue. Pourquoi nos médias n’emploieraient-ils pas plutôt leur pouvoir de pression pour sauver des vies et pousser à l’action?

Deuxième constat: trop souvent, nous considérons ces arrivées de migrants avec un mélange de suspicion et d’anxiété. La crainte neutralise alors la compassion, paralyse le discernement et conduit à des jugements hâtifs qui dépouillent ces réfugiés de toute dignité: il n’est plus question de personnes, mais de «flux» ; il ne s’agit plus d’hommes, de femmes ou d’enfants, mais de «fuites», de «vagues d’envahisseurs» prêts à nous «coloniser» pour parachever un plan machiavélique de «grand remplacement». Peut-être aborderions-nous le sujet de manière à la fois plus sereine et plus lucide si certains politiques n’avaient pas fait leur fonds de commerce de ces angoisses en amalgamant sans précaution réfugiés, clandestins, immigrés économiques, descendants d’immigrés et délinquants, bref, en faisant du migrant le bouc-émissaire de nos maux à travers des formules trop souvent excessives et volontairement provocatrices, pour mieux aguicher l’électeur. Il est certes plus que nécessaire, aujourd’hui, de bannir toute langue de bois pour faire face à la réalité ; mais parler sans tabou ne doit pas nous dispenser de parler juste et sans outrance. C’est à cette condition seulement que nous pourrons sortir des slogans faciles pour agir avec dignité et répondre aux défis de la situation.

Troisième constat: ce débat sur l’immigration est principalement entravé par le manichéisme bien-pensant de certains, qui s’érigent en gentils humanistes contre les affreux populistes favorables au rétablissement des frontières. Mais qui ne voit pas que les hérauts de l’accueil sans limites sont ceux-là même qui retirent aux immigrés toute chance d’intégration en saccageant l’école, la transmission de notre culture et la force de nos valeurs? «Accueillir» est un mot qui a du poids. Il signifie bien plus que «laisser entrer»: à long terme, il signifie «intégrer». Or, seule une communauté à l’identité clairement définie peut en intégrer une autre, certainement pas un État sans racines ; et encore moins un État qui entasse les nouveaux arrivants dans les mêmes cités, sans mixité aucune, et s’étonne qu’une génération plus tard, les «valeurs républicaines» aient du mal à être respectées. Qu’ils relèvent le pourcentage obligatoire de ces mêmes logements sociaux tant qu’ils veulent, à 30% ou 50%: sans mixité, rien ne se fera, et les nouveaux arrivants se réfugieront naturellement auprès de leur communauté et codes culturels d’origine, à défaut d’avoir appris les nôtres, faisant hurler au communautarisme les gentils tolérants qui prétendaient leur ouvrir leur porte.

Quatrième constat: ces réfugiés, d’où viennent-ils? Bien souvent d’Irak, de Syrie, de Libye et d’Afghanistan. Soit quatre pays que les occidentaux ont parfois pu déstabiliser par leurs interventions armées, directes ou indirectes, justes ou injustes. Nous ne pouvons donc pas purement et simplement nous laver les mains de cette situation, comme si elle était due à des facteurs exogènes qui ne nous concerneraient pas. À cela s’ajoute la politique de terreur menée par Daech, face auquel les Occidentaux se montrent étrangement passifs, et contre lequel pourtant l’ONU serait avisée de former une coalition incluant les pays arabes et l’Iran, qui combat déjà l’EI en Syrie et en Irak. On ne pourra d’abord faire face aux arrivées incontrôlées de migrants qu’en faisant disparaître les conflits qui provoquent cette immigration. Enfin, 60% des migrants qui arrivent aujourd’hui en Europe passent par la Libye, profitant de l’absence d’autorité dans le pays depuis la chute de Kadhafi. Tant que l’ONU ne travaillera pas à une réconciliation des Libyens entre eux, la Méditerranée continuera de charrier des cadavres, et nous serons confrontés à des afflux plus massifs encore de populations que nous sommes déjà incapables d’accueillir dignement. Qu’attendons-nous pour agir?

Cinquième constat: à ces réfugiés se mêle un grand nombre de migrants économiques, poussés par la malnutrition et la faim. Si celles-ci sont souvent dues à la guerre ou à la corruption, elles résultent aussi en partie de la spoliation des ressources naturelles des pays les moins développés par les pays émergents ou riches: qu’on évoque, par exemple, le pillage honteux des eaux africaines par la pêche industrielle européenne ou chinoise qui contraint les pêcheurs africains au chômage et leur clientèle au jeûne forcé. Le problème des migrants ne pourra se résoudre sans que nous acceptions de remettre en cause nos modes de consommation inconséquents ainsi que le déséquilibre de nos relations économiques avec les pays du Sud.

Nous avons le devoir moral d’accueillir nos voisins lorsqu’ils sont en danger de mort: mais cela suppose de démêler les authentiques demandeurs d’asile des personnes qui auraient pu demeurer chez elles, ce que seul le rétablissement des frontières intra-européennes nous permettra de faire. Par ailleurs, force est de reconnaître que nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, encore moins avec une dette de plus de 2 mille milliards, un chômage à 10,4% et une société au bord de l’implosion qui peine à transmettre un sentiment d’appartenance à ses propres ressortissants. Voilà pourquoi nous pensons qu’accorder l’asile aux réfugiés sans œuvrer à ce qu’ils puissent un jour retourner chez eux et sans chercher à faire disparaître les causes de leur exil serait une nouvelle fois céder à la facilité d’une politique court-termiste, condamner l’Europe au suicide, le sud à la misère et les migrants au désespoir. L’urgence de la situation ne doit pas nous dispenser d’une vision. Cette fois, il ne suffira pas de sauver le présent: il faudra encore assurer l’avenir.

Tribune publiée sur FigaroVox : http://www.lefigaro.fr/vox//2015/09/02/…