De choses et d'autres...

Madeleine de Jessey

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La désunion nationale

La Corse aura décidément alimenté l’actualité de cette période de Noël. Souvenez-vous, le 17 décembre 2015 : le candidat nationaliste Jean-Guy Talamoni faisait grincer les dents de la métropole en prononçant devant l’Assemblée régionale son discours d’installation… en corse. Il aura fallu à peine plus d’une semaine à l’île de beauté pour attirer une nouvelle fois l’attention des médias : dans la nuit du 24 au 25 décembre, deux pompiers et un policier sont blessés à la suite d’un guet-apens tendu par des jeunes du quartier de l’Empereur, à Ajaccio. Le lendemain, la manifestation de soutien aux victimes de ces agressions se transforme en vendetta : une salle de prière musulmane et le lieu du drame sont saccagés.

A première vue, aucun lien ne saurait être établi entre ces deux événements. Et pourtant, ils procèdent tous deux d’un même état de fait, pour le moins inquiétant : la dissolution progressive de l’unité de notre pays.

Commençons par le discours de Jean-Guy Talamoni. Certes, la langue française ne saurait suffire à définir la France, puisqu’elle également parlée dans d’autres pays (Belgique, Suisse, Canada, Congo…). Ce qui fonde en revanche la spécificité de notre nation, c’est d’avoir en 1539 imposé la langue française pour tous les documents relatifs à la vie publique du royaume à travers l’édit de Villers-Cotterêts. Notre Constitution s’inscrit aujourd’hui dans la continuité de cet acte fondateur, lorsqu’elle dispose que « la langue de la République est le français ».

En prononçant son discours en corse, c’est à l’unité nationale que Jean-Guy Talamoni cherchait à s’en prendre. Le gouvernement s’en est ému. Et pourtant, François Hollande n’a-t-il pas bataillé ferme, durant les Régionales, pour faire adopter la Charte européenne des langues régionales et minoritaires et reconnaître ainsi la « diversité linguistique » de la France ? C’était même l’une de ses promesses de campagne. Si ces langues font en effet partie de notre patrimoine culturel et doivent être préservées comme telles, il est singulier de voir le gouvernement se démener autant pour leur promotion, et si peu pour l’apprentissage du français. Les langues régionales auront été érigées en cause nationale tandis que le niveau de français de nos élèves ne cesse de se dégrader.

Ce qui devait arriver arriva : à force de privilégier la « diversité » sur « l’unité », à force de fonder leur action politique sur l’intérêt des minorités au détriment du bien de tous, nos dirigeants ont sapé l’idée même d’une communauté de destin, et la Corse a pris le large.

Venons-en maintenant aux incidents qui ont eu lieu jeudi dernier, de l’agression des pompiers aux scènes de saccage. On connaît la propension des Corses à se faire justice eux-mêmes. Mais ces violences traduisent moins une spécificité régionale que la désolante faillite de l’Etat. C’est parce que l’Etat a perdu certains quartiers que nos forces de l’ordre et nos pompiers n’y pénètrent plus sans craindre pour leur vie, livrant ainsi les populations qui y habitent à la loi de la terreur ; c’est parce que l’Etat ne punit plus les délinquants que les citoyens sont tentés de se faire justice eux-mêmes, au risque de faire sombrer notre pays tout entier dans la guerre civile.

Manuel Valls dénonçait vendredi soir l’agression « intolérable » et la profanation « inacceptable » dont Ajaccio venait d’être le théâtre, tout en appelant au « respect de la loi républicaine ». Il ne suffit pas, hélas, de dénoncer un mal pour le faire disparaître. On nous répliquera sans doute que les coupables sont en ce moment-même recherchés et qu’ils seront arrêtés sous peu… Mais tout le monde sait bien qu’ils seront vraisemblablement jugés des mois et des mois plus tard, avant d’être finalement relâchés pour retourner dicter leur loi dans leurs quartiers, au plus grand découragement des forces de l’ordre dont la tâche relève du tonneau des Danaïdes. Dans ces enclaves où règne sans partage la loi du plus fort, comment croire encore en la vertu de la « loi républicaine » ? Comment voir dans les « valeurs de la République » autre chose que des incantations purement théoriques destinées à orner les discours de nos ministres ?

Ces événements se reproduiront. Ils se multiplieront même, tant que nous fermerons les yeux sur la terreur à laquelle nous avons livré certains quartiers. Il est encore temps d’agir en instaurant, par exemple, un corps de préfets qui auraient pour unique mission de sécuriser parcelle après parcelle le territoire sensible qui leur serait confié. Ce travail de sécurisation s’accompagnerait d’une authentique politique de développement, destinée à restaurer l’autorité de l’Etat, les commerces de proximité non communautaristes et le rôle fondateur que doit jouer l’Éducation pour faire aimer la France – et le français.

Si nous n’agissons pas, il est à craindre que la France de demain ne soit plus qu’un agrégat de minorités, une mosaïque d’îlots gangrénés par la radicalisation et la haine du pays. Ce risque est réel, et notre gouvernement, pour le moment, n’en a toujours pas pris la mesure. Car ceux-là mêmes qui se seront plus que jamais réclamés des « valeurs républicaines » assistent aujourd’hui, les bras croisés, au délitement progressif du premier fondement de notre République : son indivisibilité.

Tribune publiée dans Le Figaro le lundi 28 décembre 2015.