De choses et d'autres...

Madeleine de Jessey

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Tous unis contre la haine ?

Le gouvernement lançait dimanche soir une vaste campagne destinée à lutter contre la recrudescence des actes islamophobes, antisémites et racistes (+22% en 2015). Réalisée à la demande de Manuel Valls, elle se compose d’une série de six spots mettant en scène des agressions parfois très violentes, inspirées, hélas, de faits réels. En fond sonore, une conversation entre amis égrène les poncifs hostiles à telle ou telle minorité religieuse ou raciale, avant d’être interrompue par un même slogan : « Le racisme/l’antisémitisme/les actes anti-musulmans, ça commence par des mots. Ça finit par des crachats, des coups, du sang. Réagissons : tous unis contre la haine. »

Puisqu’il nous est permis de réagir, nous entendons exprimer ici le malaise dont on est parfois saisi après avoir regardé l’un de ces clips. D’aucuns se demandent tout d’abord s’il revient à un gouvernement de faire ainsi la morale à ses ressortissants. Que l’école dispense aux élèves certains messages éducatifs, soit. Qu’un gouvernement entende poursuivre une mission civilisatrice que l’école n’assure plus en assénant des slogans à la Big Brother, voilà qui gêne, car le rôle d’un État ne consiste pas à se muer en instance moralisatrice suprême. La gauche a beau jeu de scander régulièrement sa crainte d’un « retour à l’ordre moral » : elle aura paradoxalement fourni les gouvernements les plus sermonneurs et les plus infantilisants de la Ve République, et cette campagne en est une illustration supplémentaire.

Par ailleurs, peut-on faire ainsi retomber sur l’ensemble des Français la culpabilité d’actes commis par une minorité délinquante ? Lutter contre la recrudescence de ces agressions en punissant sévèrement leurs auteurs : oui, l’État peut et doit le faire – à condition toutefois de ne pas segmenter le racisme, comme c’est ici le cas, mais de punir pareillement toute forme de violence raciale ou religieuse, y compris celle qui s’exerce parfois contre les « blancs » ou les « sales Français», étonnamment oubliés dans cette campagne, ce qui en dit long sur les enjeux électoraux qu’elle recèle… Mais espérer supprimer le mal en se limitant à une simple opération de com’, quitte à faire assumer aux Français le poids d’actes qu’ils n’ont pour l’immense majorité d’entre eux jamais commis et qu’ils ne commettraient jamais, voilà qui est à la fois illusoire et malhonnête

N’y a-t-il pas quelque indécence, en effet, à ce que le gouvernement fasse aujourd’hui retomber sur ses administrés la responsabilité d’une situation qu’il devrait commencer par s’imputer à lui-même ? Car loin d’être le fruit de conversations caricaturales, ces agressions sont autant de manifestations des renoncements et autres faillites de l’État. Renoncement de ces écoles qui n’apprennent plus le respect d’autrui et jettent les enfants dans les bras de la violence, à défaut de leur avoir transmis le meilleur de notre civilisation ou de leur avoir simplement appris à exprimer par des mots ce qu’ils expriment aujourd’hui avec le poing ; faillite de  notre politique de la ville, qui a progressivement livré des parcelles entières de notre territoire à l’emprise parfois sectaire de minorités religieuses ou ethniques ; faillite de notre politique d’intégration, qui aura transformé notre corps civique en une mosaïque de communautés disparates. Les voilà qui se regardent aujourd’hui en chien de faïence, faute de projet commun, faute de valeurs partagées qui nous rassembleraient, par-delà les différences de chacun. Alors qu’il est encore temps d’agir, le gouvernement juge préférable, une fois de plus, de s’en tenir à une simple campagne publicitaire, comme si les mots suffisaient à défaire ce que des décennies de politiques mal inspirées ont patiemment mis en œuvre.

Enfin, on remarquera que cette campagne dénonce tout particulièrement les actes anti-musulmans, et pour cause : ceux-ci ont été multipliés par trois en 2015 et ont enregistré un pic notable après les attentats de janvier et de novembre. Sans contester la réalité de cette recrudescence, il conviendrait de préciser ce que l’on entend aujourd’hui par acte antimusulman. Certaines associations de lutte contre l’ « islamophobie » comptabilisent en effet comme islamophobes les simples questionnements autour du port du voile, la moindre dénonciation du communautarisme islamique ou les réserves que l’on pourrait émettre contre quelque passage controversé du Coran. S’il est en effet capital de susciter en France un profond respect vis-à-vis des convictions religieuses de chacun, a fortiori dans le contexte tendu que nous traversons, il est non moins important de rappeler que le sang versé lors des attentats de 2015 était celui de Français, que ces Français sont morts parce qu’ils étaient juifs, français, « croisés », et qu’ils ont été froidement abattus par des personnes qui se réclamaient de l’islam et ne faisaient qu’appliquer à la lettre certaines sourates du Coran. Cette réalité, si douloureuse soit-elle, ne saurait être occultée, tout simplement parce qu’elle offre aux musulmans l’occasion inespérée de reprendre leur destin en main.

Nos compatriotes  musulmans ont en effet la lourde et noble responsabilité de rejeter avec force ces démons qui souillent le nom de Dieu. Or, loin d’encourager à ce travail d’introspection, d’exégèse et de remise en cause, il est à craindre que cette campagne n’entretienne plus encore chez certains musulmans un complexe victimaire par ailleurs exacerbé par les militants de l’islamisme radical pour attiser le rejet de la France et de ses valeurs.

Pour toutes les raisons énumérées ci-dessus, cette campagne ne parviendra pas à mobiliser les Français. Pire, elle ne fait d’ores et déjà qu’accroître le mal : « Assez paradoxalement, cette campagne contre la haine déchaîne sur les réseaux sociaux des réactions… de haine. », s’étonnait hier une journaliste web. Tous unis dans la haine ? C’est ce qui arrive, hélas, quand un gouvernement divise plus qu’il ne rassemble ; quand il échoue à fondre son peuple dans une seule et même communauté de destin, à force de renvoyer chacun à ses particularismes raciaux, religieux ou sexuels. Avant de s’unir contre la haine, peut-être faudrait-il réapprendre à s’unir… tout court.

Tribune parue le mardi 22 mars sur Valeursactuelles.com (http://www.valeursactuelles.com/politique/madeleine-de-jessey-tous-unis-contre-la-haine-vraiment-60310).