« L’opinion dominante, l’opinion “éclairée” ou “progressiste”, s’accorde à considérer que la religion comme motivation puissante ou significative des hommes appartient au passé. Que la religion, celle-ci ou une autre, puisse motiver les hommes aujourd’hui, leur donner énergie et direction aujourd’hui, c’est-ce qui est proprement inconcevable pour l’Européen éclairé. L’humanité est irrésistiblement emportée par le mouvement de la modernisation, et l’humanité moderne, l’humanité enfin “majeure“, c’est une humanité qui est sortie de la religion. »
Pierre Manent

On a beaucoup parlé, dernièrement, de la soif de spiritualité des plus jeunes pour expliquer que certains d’entre eux puissent être attirés par l’islamisme radical. D’aucuns se sont interrogés sur la réponse plus spécifique que l’école avait à apporter en la matière. Après les attentats de janvier 2015 à Paris, Najat Vallaud Belkacem préconisait ainsi un renforcement de l’enseignement laïc du fait religieux à l’école. L’idée était la suivante : l’ignorance des faits religieux empêche les individus de décrypter correctement le monde qui les entoure ; pire : elle nourrirait l’extrémisme en poussant les jeunes à découvrir la religion en dehors des canaux de la transmission rationnelle et raisonnée. L’enseignement du fait religieux doit donc être renforcé cette année, non comme une discipline à part entière, mais comme un enseignement saupoudré à travers différentes disciplines, en histoire-géographie (naissance des religions, rôle de l’Église au Moyen Âge, etc.), de français (lecture d’extraits de la Bible et autres textes sacrés), d’arts plastiques ou encore de philosophie. Bref, nihil novi sub sole.

Si ce savoir religieux est effectivement important, encore faut-il qu’il soit enseigné correctement – et sans dénigrement –, ce qui est loin d’être le cas, les enseignants étant encore mal trop formés en la matière. Mais surtout, on passe, me semble-t-il, à côté du problème de fond. Le malaise qui rend aujourd’hui les jeunes si vulnérables à la radicalisation n’est pas tant le manque de connaissance religieuse que la soif de spiritualité, c’est à dire le besoin de sens et l’absence de vie intérieure. En d’autres termes, il convient moins de se placer sur le terrain de la religion que sur celui de la spiritualité, ce qui n’est pas la même chose. Si la religion relève effectivement de la vie spirituelle de l’homme, la spiritualité, elle, n’a pas nécessairement trait à la religion.

Elle désigne la vie de l’esprit, par opposition à la matérialité, la vie contemplative par opposition à l’action de l’instant. Or notre modèle de société laisse bien peu de place à l’épanouissement de cette dimension contemplative en chaque personne. Est-il besoin de rappeler la sentence de Georges Bernanos ? « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure. […] L’homme n’a de contacts avec son âme que par la vie intérieure, et dans la civilisation des machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal. » De fait, la modernité érige bien souvent la consommation ou le loisir comme principale voie d’accomplissement des individus, privilégiant l’avoir à l’être, le corps à l’esprit, le plaisir passif au dépassement de soi. Pour paraphraser Natacha Polony, « Nous avons réduit la société occidentale à ce qu’elle a de plus faible : le bien-être et le droit des peuples à disposer d’un écran plat. » Comment s’étonner, dès-lors, que les plus jeunes générations n’y trouvent pas leur bonheur, et que cette culture du vide soit aujourd’hui concurrencée par la radicalité bien plus exaltante de Daech ?

Et pourtant, nous avons à disposition tout un patrimoine philosophique, littéraire, scientifique et artistique incroyablement riche pour remédier à ce vide. Le problème est que, bien souvent, nous enseignons les disciplines de manière excessivement technique, réduisant ainsi l’école à un lieu de consommation parmi d’autre. Je prends la discipline que je connais bien, le français. Les consignes officielles contraignent la plupart du temps les enseignants à faire repérer à leurs élèves les procédés stylistiques d’un texte à l’aide de termes plus ou moins jargonnants et rébarbatifs au lieu d’éveiller d’abord la classe à la beauté des grands passages de notre littérature, en choisissant des extraits de manière à ce qu’ils élèvent l’âme des élèves et répondent aux questionnements intérieurs qu’ils ont besoin de se poser (qu’est-ce que l’héroïsme ? Pourquoi le Mal ? Pourquoi la Mort ? Qu’est-ce que le beau ? Qu’est-ce que le vrai ?).

Telles sont les questions immémoriales que nos élèves crèvent de ne pouvoir approfondir. Alors que dans certains pays (le Brésil par exemple), tous les professeurs des écoles mènent avec leurs élèves des conversations à visée philosophique, en France, cette pratique reste très marginale. À force d’avoir voulu remplacer les savoirs par l’acquisition de compétences, nous avons empêché l’école de nourrir l’âme de nos élèves, et nous en avons fait des techniciens plus que des hommes profonds et libres. On parle beaucoup de la nécessité de développer le sens critique des jeunes pour les prémunir des théories complotistes dont l’islamisme use et abuse. Mais avant de rendre nos élèves capables de scepticisme devant tel ou tel système de croyance ou de pensée, peut-être faudrait-il d’abord et aussi en faire des croyants, leur faire croire en un idéal, nourrir chez eux cette capacité d’émerveillement devant le beau, de gratitude devant l’intelligence des penseurs qui les ont précédés et devant l’héritage qu’ils nous ont légué, ce qui neutralisera chez eux toute envie d’en découdre, toute amertume, tout sentiment d’exclusion ou de rejet vis-à-vis de la société à laquelle ils ont besoin de faire corps.

En conclusion de ce propos, j’aimerais vous présenter mes excuses, car je suis bien consciente d’avoir progressivement évacué le terme religion au profit du celui de spiritualité : ce terme m’a semblé plus adéquat dès lors qu’il est question d’instruction au sein de l’école laïque. L’enseignement renforcé du fait religieux ne contribuera que très superficiellement au chantier majeur auquel l’école doit s’atteler au plus vite : celui qui consiste à se préoccuper à nouveau de la vie intérieure des élèves, pour qu’ils puissent à la fois s’enraciner, dans un monde en perte de repères, et se voir pousser des ailes, pour dépasser un matérialisme qui ne pourra jamais ni les protéger, ni les satisfaire. Des racines et des ailes : voilà quelle devrait être l’ambition de notre famille politique pour chaque écolier de France.

Discours prononcé à l’université d’été des Républicains à La Baule, le samedi 3 septembre 2016.