«Vic-en-Bigorre? Et pourquoi pas aller prêcher au Sahara, pendant que vous y êtes?»

C’est par ce genre de sarcasme que plusieurs personnes ont accueilli la nouvelle de ma venue à Vic-en-Bigorre, lundi soir dernier, pour une réunion publique de campagne. Après tout, en effet, pourquoi diable élire ainsi une de ces nombreuses petites communes françaises de 5 000 âmes à peine, éloignée de tout, «à l’autre bout de la France», plutôt qu’une grande ville de la région, qui aurait eu le mérite, elle, de toucher une assistance bien plus vaste? Pourquoi donc avoir choisi de faire campagne dans ce «désert français»?

Précisément en raison de la condescendance et des caricatures dont il fait systématiquement l’objet. Car ces territoires ne sont ni des déserts, ni des dortoirs, et encore moins des mouroirs «moisis» et «rances» dont il serait de bon ton d’accompagner l’extinction à l’aide de dépenses palliatives. A l’heure où certains voudraient nous faire croire que les seuls territoires dignes d’être considérés sont les grandes villes globales, «cosmopolites» et «ouvertes sur le monde», nous estimons que cette France périurbaine et rurale est l’âme de notre pays et qu’elle regorge d’initiatives, de solidarités et de savoir-faire complémentaires de ceux des métropoles, et qui, en conséquence, mériteraient d’être beaucoup plus reconnus et valorisés qu’ils ne le sont actuellement.

Tel est l’objectif de notre comité de «la France silencieuse»: écouter réellement ces Français qui semblent ne plus intéresser personne, s’adresser à ceux qui se sentent oubliés, parler sans condescendance de ces territoires dont on ne parle plus.

Car voilà des années que cette France des communes rurales ou des villes périurbaines, parfois désignée sous le nom de «France périphérique», demeure inexorablement dans l’angle mort des politiques et des médias ; parce qu’elle ne fait pas de bruit, ne revendique pas, ne casse rien, ne brûle rien. Animée d’une colère profonde face à l’indifférence et au mépris dont elle fait trop souvent l’objet, elle voit les caméras se focaliser sur les banlieues, et les investissements publics ou privés se déverser au bénéfice quasi exclusif des grandes villes. Comme le disait très justement François Fillon au début du mois de février à Charleville-Mézières, «les premiers territoires abandonnés de la République, ce sont les territoires ruraux». A titre d’exemple, durant le dernier quinquennat, là où le nouveau programme national de renouvellement urbain a rassemblé 5 milliards d’euros supplémentaires, les dernières mesures liées à la ruralité ont généreusement bénéficié de 500 millions d’euros… soit dix fois moins de financements publics d’Etat, écart d’autant plus injustifié que les territoires périurbains et ruraux représentent les trois quarts de la superficie nationale, de même qu’ils rassemblent 60% de la population française et près de 55% des emplois. Par ailleurs, le gouvernement vient de supprimer la défiscalisation Borloo pour les zones rurales pour la réserver… aux seules zones urbaines. Cette défiscalisation permettait pourtant de lutter utilement contre la dégradation et la désertification des centres-villes et centres-bourgs en y facilitant l’accès à la propriété. En bref, à la politique d’aménagement du territoire a progressivement été substituée une politique d’aménagement des grandes villes et de leurs banlieues. Comme le résume François Fillon dans son projet, «La concentration des populations et des richesses vers les grandes métropoles s’est accélérée. La fracture territoriale n’a jamais été aussi profonde. Elle oppose les territoires urbains riches et dynamiques aux territoires ruraux et péri-urbains pris dans une spirale de paupérisation. Avec cette fracture territoriale, c’est l’unité même de la France qui est menacée.» Nous refusons de nous y résoudre.

Lutter contre les déserts médicaux, financer réellement le déploiement du numérique dans tout le territoire français d’ici 2022, garantir une meilleure desserte des transports, lutter contre la dégradation des centres-villes et des bourgs, libérer l’activité des agriculteurs, des commerçants et des industriels en milieu rural, garantir la présence des services publics et des forces de gendarmerie dans nos campagnes et y revitaliser l’offre éducative et l’apprentissage pour que les élèves ruraux aient d’autres perspectives que l’exode ou le déclassement, telles sont les ambitions que nous nourrissons pour nos territoires.

Par ailleurs, depuis cinq ans, les réformes territoriales venues de Paris n’ont cessé de s’abattre sans aucune concertation sur les élus locaux: négociés sur un coin de table dans quelque grand ministère, la réforme régionale et le redécoupage des cantons ont abouti à une sous-représentation des territoires ruraux, en même temps qu’ils ont éloigné les citoyens des espaces de décision, et les espaces de décision des préoccupations des Français et de leurs territoires. Depuis cinq ans, des cures d’austérité sans précédent ont été imposées aux collectivités territoriales: les dotations de l’Etat ont été réduites brutalement et aveuglément de près de 10 milliards d’euros en trois ans, et les départements ont été au cœur de cette baisse de ressources, sans parler des petites communes périurbaines et rurales. Si la situation d’endettement du pays exige de faire des économies, cette baisse des dotations ne s’est accompagnée d’aucun travail de décentralisation pour permettre aux communes de trouver des marges de manœuvre. L’alternance nous donne l’occasion tant espérée de mettre fin aux comportements qui ont amené à organiser la France d’en haut, de manière uniforme et autoritaire, pour redonner de la liberté à nos territoires.

Les Français concernés n’attendent pas de l’Etat qu’il se penche avec commisération sur leur sort. Ils n’ont besoin ni de bonnes paroles ni de grandes politiques publiques décidées par des bureaux parisiens qui sauraient mieux qu’eux ce dont ils ont besoin. Si l’investissement en milieu périurbain et rural est évidemment nécessaire, ces territoires attendent surtout qu’on leur fasse confiance… et qu’on leur foute la paix. Agriculteurs, commerçants, artisans, entrepreneurs, travailleurs indépendants, écrasés sous les normes toujours plus nombreuses et bien souvent inspirées par une idéologie mortifère, ils attendent avec une impatience grandissante l’alternance qui les en délivrera. Ils sont entreprenants, ils débordent d’idées et d’innovation, mais des réglementations tatillonnes et injustes car inadaptées aux réalités de leurs terroirs les cantonnent et les étouffent. Plus encore que l’aménagement du territoire, c’est la libération des territoires qu’il convient de mettre en œuvre.

Enfin, au-delà de ces questions de liberté et de justice, c’est bien la richesse culturelle de notre pays qui est en jeu. Quand la mondialisation actuelle entraine toujours plus d’uniformisation, de standardisation et d’affadissement, il est urgent que la France assume franchement son exception, et celle-ci passe notamment par la défense de ses territoires et de leurs spécificités. Nos campagnes ont du talent, de l’énergie, de l’ambition: qu’attendons-nous pour les libérer?

Tribune parue sur FigaroVox Le 31 mars 2017 : http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/03/31/31003-20170331ARTFIG00087-redonner-sa-voix-a-la-france-silencieuse.php